Illustrations: Zelmira Szabó

Louise se réveilla d’un coup et constata qu’elle n’avait plus sommeil. La fille s’étira longuement, puis décida de ne pas perdre le temps. Sur la table de nuit, le réveil affichait l’heure en chiffres rouges : 5h55.

– Quelle heure magique !

Louise sauta de son lit et trébucha sur quelques vêtements jetés pêle-mêle sur le sol. Les habits sentaient les crêpes car la fille en avait fait la veille au soir. Toute seule, comme une grande. Ensuite, elle les avait toutes mangées. Comme une gourmande.

Louise s’habilla et trouva que sa blouse était devenue un peu étroite, mais ne se posa pas trop de questions. Elle se dirigea vers la cuisine, en se heurtant au passage des meubles du salon. Mais ce ne fut tout : elle fit tomber une pile de bouquins assise par terre et écrasa une pauvre paire de chaussures qui lui barrait le chemin. En dépit de tout ça, la fille n’éclaira pas la pièce et but un verre d’eau dans la pénombre.

Il commençait à faire jour. Louise eut l’étrange impression que la maison était plus petite que d’habitude mais, de nouveau, elle ne se posa pas de questions. En revanche, elle méta ses baskets, se pencha en avant afin de pouvoir passer par la porte et sortit dehors.

Dans la rue, pas un chat. La fille fit quelques pas dans le quartier, la tête dans les nuages. Des cumulus lui entouraient le front et Louise rit gaiement :

– On dirait Alice !

– Alice ? Quelle Alice ? une voix grincheuse surgit de nul part.

– Alice du Pays des Merveilles. Tu n’as jamais entendu parler d’elle ?

– Jamais de la vie ! Et pas du tout l’envie d’en entendre maintenant.

Une cigogne boiteuse sortit du nuage et se posta devant la fille :

– Sur ce nuage-là, c’est moi la plus forte et cette Alice a intérêt de ne pas y faire son apparition ! Sinon, je la jetterai dehors en une seconde. D’ailleurs, tu n’as rien à faire par ici non plus!

La bonne humeur de Louise s’envola. Elle fit une grimace : en voilà encore un qui lui demandait des comptes !

– J’en ai marre… Je vous déteeeste… tous… !

Le chapeau sur la nuque, l’oiseau gratta le bout de son bec et attendit la suite. Car il lui était bien clair maintenant que cette Alice allait l’embêter encore pour un bon moment.

– J’en ai marre… maman m’énerve, papa m’énerve aussi ! Fais pas ceci, fais pas cela… faut bien apprendre, avoir de bonnes notes… être respectueuse, ne pas embêter les profs… être courageuse et, en même temps, pleine de délicatesse …

– Delica… quoi ? l’interrompit la cigogne, prise au dépourvu par l’avalanche des mots de la fille.

– De-li-ca-te-sse !

– Aaa… soupira le pauvre oiseau, tout en espérant que la tirade soit finie.

Mais ce n’était pas du tout le cas, Louise continuait presque sans respirer.

– En plus, j’ai le frère le plus embêtant du monde : jouer ensemble, l’aider aux devoirs de français, partager les bonbons, l’accompagner au cours de basket… Vraiment insupportable !

– Bon, est-ce que t’as fini là ? Car, tu vois, j’ai bien d’autres choses à faire ce matin.

Confuse, la cigogne claqua du bec. Elle aurait aimé pouvoir disparaitre d’un coup, mais il n’y avait aucune cachette sur son nuage. Comment faire ?… Car voyez-vous, elle n’avait jamais eu de visiteur avec autant de problèmes. En fait, elle n’avait jamais eu de visiteur, point barre.

– Non, je n’ai pas fini ! hurla Louise en se mettant la main sur le front comme dans une pièce de théâtre longuement étudiée.

– Qu’est-ce qu’il y a encore ? murmura l’oiseau qui avait pris la douloureuse décision de quitter son nuage bien-aimé.

– Papa ! papa m’a dit…

– Et qui encore ?

– Et ma meilleure amie qui a dit à mon cousin…

Sans plus réfléchir, la cigogne s’envola. Concentrée sur sa colère matinale, Louise n’observa même pas qu’elle parlait toute seule. Arrivée au bout de la rue, la fille fit demi-retour en pensant rentrer à la maison. Elle avait faim.

– Je parie que maman va faire une omelette aux poivrons ce matin, bougonna-t-elle. Je déteste les poivrons, je déteste l’omelette… je déteste maman !

Plusieurs chats qui rôdaient autour de quelques poubelles pleines à craquer, l’entendirent. En sentant l’odeur de crêpes qui se détachait de ses habits, les félines regardèrent la fille. Le chat le plus vieux et le plus borgne d’ailleurs, remarqua :

– Comme elle est grande !

Un autre, plus agile, paré d’un œil vert et un œil bleu, ne tarda pas à lui expliquer :

– Oui, c’est la fille bizarre dont je t’ai parlée l’autrefois, celle qui grandit dans un mois, comme d’autres dans un an.

– J’ai peur ! soupira un chaton noir, en voyant le pied de Louise passer tout près de lui.

– N’aie pas peur, elle est inoffensive, l’encouragea le chat agile.

– Mais qu’est-ce qu’il lui arrive ?

– Aucune idée, mais elle m’inquiète, intervint un chat tigré.

– A moi, à moi… je sais ce qu’il lui arrive !

D’un battement d’ailes, l’oiseau boiteux s’agitait autour d’eux. Les chats furent effrayés par une telle apparition, mais ils étaient beaucoup trop curieux de savoir plus sur l’affaire, pour s’enfouir.

– Dites-nous, cher monsieur, cette fille… qu’est-ce qu’il lui arrive, en fait ?

L’oiseau atterrit sur sa jambe saine, inspira profondément et annonça :

– Mesdames, messieurs, Alice est…

– Qui ?

– Alice a…

– Mais, de qui vous parlez, monsieur ? Cette fille s’appelle Louise, l’arrêta net le vieux chat borgne.

– Ok, ok… dit l’oiseau. Il avait bien senti que quelque chose d’important lui échappait. Alors, comme je disais, reprit-il, c’est la préadolescence qui arrive à cette fille.

– Préadoles… comment ? lui coupa la parole le chat tigré.

– Je vous propose de reprendre nos vies tranquillement et de ne pas croiser son chemin trop souvent, continua savamment l’oiseau. Comme s’il avait complètement oublié sa propre déroute à laquelle il avait dû faire face quelques minutes auparavant.

Pris par l’agitation, les chats commencèrent à miauler et le chaton noir éclata même en sanglots. Seulement le vieux chat borgne garda son sang-froid. Profitant de l’excitation générale, il s’empara d’un squelette de poisson fumée qui trenait par terre, en disant :

– S’il s’agit de la préadolescence, sachez que je me tire d’ici. Arrivederci et au revoir !

Dans tout ce tintamarre, on avait du mal à entendre la voix de la cigogne :

– Ne vous inquiétez pas ! La fille ira bien, tout ira bien…

Mais, comme personne ne l’écoutait plus, elle prit son envol vers un nuage lointain. L’oiseau espérait sincèrement que personne ne viendra plus l’embêter à la première heure du matin, avec des problèmes aussi compliqués.

– En fait, si j’y pense, ce n’est pas aussi compliqué que ça… conclut-il en planant au-dessus de la maison de Louise.

Une odeur d’omelette aux poivrons chatouilla son bec. L’oiseau snifa et continua tranquillement son essor.

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